dimanche 17 mai 2020

Agnès Debizet : interview.

Pendant le confinement la céramiste Agnès Debizet s'est prêtée au jeu de l'interview avec le Strict Maximum. Depuis quelques mois, nous vivons avec deux de ses oeuvres qui nous éclairent au quotidien. Nous avions envie d'en savoir plus et c'est à son tour aujourd'hui de nous éclairer sur sa vie, sur son oeuvre, qui depuis les années 80 ne fait qu'évoluer à l'instar de son oeuvre emblématique Evolution. 

Agnès Debizet devant le mur Dune 1 au salon révélations 2017 (photo Mélanie Challe)


1. Vous touchez à la céramique depuis les années 80. A quoi ressemblaient vos premières pièces? Etaient-elles proches de l'univers d'aujourd'hui?

J'ai commencé la terre par hasard dans un cours du soir de la Ville de Paris. Le premier jour, j'ai fait un beurrier en référence à un beurrier de chez ma grand-mère que j'aimais bien. Une partie plate et un couvercle parallélépipède rectangle aux angles arrondis. J'ai tout de suite maîtrisé le matériau terre. Les bords ne se fissuraient pas, l'épaisseur était homogène, ça ne se ramollissait pas, la forme était maîtrisée au battoir comme une évidence. La deuxième séance, j'ai commencé une boîte en forme de dragon et un vase en forme de femme.
Donc naturellement j'abordais la terre dans la tradition de la poterie et de l'usage. J'ai tout de suite entrepris de me faire mes meubles. J'ai commencé par une bibliothèque de 15 éléments. J'ai fabriqué un prototype taille réelle en forme de lion. Mes sources à l'époque étaient surtout Sumer. Puis j'ai conçu un moule en bois (c'est mon frère qui l'a conçu à ma demande ) me permettant de faire la structure basique de chaque élément (une brique creuse) sur laquelle par rajout de plaques je façonnais les animaux. Au fur et à mesure leur stylisation s'éloignait largement des codes de Sumer. Chaque animal est différent. Cette bibliothèque mesure 2m sur 2,60m. Rétrospectivement cette première grande oeuvre représente bien mon travail. Par son échelle, son thème, son côté modulaire et sa variation de la forme et du style, par son caractère architectural.


Première exposition personnelle au cloitre des Billettes, Paris 1989



Atelier de la Ville de Paris dirigé par Albert Minot rue de Ménilmontant, Paris 1988


2. Vous réalisez de grandes sculptures de plus de 2 mètres, comment concevez-vous de si grands formats ?

Grand format, grand format.... Tout est relatif. Pour moi ce n'est pas grand, c'est mon échelle, chacun a la sienne.
Il ne s'agit pas tant de conception que de gestuelle. Avant de me... réaliser - allez, on va le dire comme ça - dans la sculpture, j'avais beaucoup de pistes artistiques ouvertes -elles le sont encore- en particulier la danse. Mon échelle est celle du corps humain. Une échelle pas très grande donc et dans un espace presque domestique. Du sol au plafond (haut le plafond si possible) Je commence assise par terre et je finis sur le plateau de l'escabeau bras tendus. En général là ça bascule, ça se met à fissurer d'en bas... C'est mon point de rupture et d'équilibre, quand je franchis la limite. A cette échelle du corps, c'est le bras entier qui plonge dans la forme en construction pour tirer, gonfler, retenir, aplanir la terre. Ce sont les hanches, les genoux, le ventre qui la retiennent. Ce n'est pas un travail manuel. Mes sculptures sont "grandes" parce qu'elles sont souvent verticales. Il suffit d'empiler ou d'emboiter suivant la gravité. Evolution est très grande, elle est même monumentale parce qu'elle est a ce jour composée d'une centaine de sculptures qui font unité. La série et la multiplication sont des façons de concevoir la très grande échelle. En fait je ne conçois pas beaucoup. J'improvise souvent. Et je laisse aller. Ce doit être pour cette raison que mes sculptures s'étalent dans l'espace. Je fais aussi des moyennes et des petites sculptures. Et quelquefois même des maquettes qui sont des miniatures.



Atelier de la Ville de Paris dirigé par Albert Minot rue de Ménilmontant, Paris 1988

Exposition dans l'atelier parisien, 2004



3. Votre appartement a une histoire liée à la céramique, pouvez-vous nous la raconter ?

Mon appartement atelier parisien a été acheté à Josef Llorens Artigas, fils du céramiste Artigas avec qui Juan Miro a beaucoup travaillé.
En arrivant, nous avons du restructurer en partie l'espace et changer la fonction des pièces. A cette occasion nous avons fait démonter le mur de carreaux céramiques qui étaient dans la cuisine. De beaux carreaux avec de beaux émaux rebuts/surplus des fresques céramiques monumentales Miro-Artigas. Josef Llorens Artigas m'a dit de quel projet ils venaient mais je n'ai pas retrouvé. Amérique Latine je crois. Depuis des années ils sont stockés dans mon atelier avec l'idée d'en faire quelque chose.
Suite a votre proposition d'interview, je les ai ressortis. C'est très touchant de les savoir créés par Miro et Artigas. Néanmoins ils ne sont que des carreaux dispersés, pas une oeuvre, pas assez oeuvre pour que j'y projette encore de les utiliser dans la mienne comme je l'avais imaginé avant.
Si je refais ma cuisine, peut-être les réintègrerais-je comme crédence derrière l'évier ou le plan de travail. Et je continuerai à raconter qu'ils viennent de... etc, etc.
Fabriqués par Miro et Artigas ils ne sont plus ordinaires. De les avoir m'inscrit dans une transmission modeste, émouvante, mais flatteuse aussi, qui m'est comme une grâce échue. Par... hasard ? Destin ? Coïncidence ?...


Carreaux de Miro et Artigas


4. Vous travaillez à la ville mais aussi à la campagne où votre maison est empreinte d'une vie de création, la considérez-vous comme une oeuvre à part entière ?

Ma maison n'est pas plus une oeuvre que ma vie.  La question a pu se poser avant, lorsque j'étais plus jeune. Il y a longtemps que je me suis laissée déborder par mon oeuvre et que ma maison - mes maisons, puisque j'en ai deux- sont remplies sans maîtrise. 
Sculptures, meubles, objets, collages, oeuvres d'art diverses sont dans ma maison parce que je les y fabrique. Ils peuvent paraitre l'habiter, l'ornementer mais je ne suis pas ma cliente ni ma collectionneuse. Je fais de l'art depuis l'enfance et j'ai toujours vécu dans l'exposition de mes créations. Ma vie familiale n'a pas changé cette attitude. Nous vivions dans mes meubles, mes oeuvres et suivant les époques une partie plus ou moins conséquente de l'appartement était dévolue à l'atelier. Veuve et les enfants partis, la part de l'atelier a gagné dans l'espace que vous avez vu. A la campagne où j'ai mes entrepôts et mes fours "l'oeuvre" envahit l'espace. Un espace mouvant. L'art est une respiration. Il y en a partout et j'en fais tout le temps. C'est... comme ça. Incompressible. Vivifiant et envahissant. Dynamique et inquiétant. Cela dépend de qui regarde et de qui juge.


Atelier, printemps 2020

Atelier, printemps 2020

Atelier, printemps 2020


5. Vous avez réalisé une oeuvre évolutive constituée de dizaines de sculptures. Elle a été exposée lors de plusieurs événements. Où en est-elle aujourd'hui ?  
Quand elle n'est pas exposée dehors, la sculpture Evolution qui dépasse les 100 stades paît dans la cour devant l'atelier. Comme une espèce. Elle évolue à son rythme, très irrégulier. Apparemment, elle végétait sur son état depuis sa dernière présentation à Bruxelles en 2016. "Apparemment" parce que Evolution est une source inépuisable de formes qui nourrit beaucoup de créations extérieures à elle-même. 
Depuis 2016, deux petites étapes l'avaient grandie. Difficiles mais nécessaires. On ne saute pas un stade de l'évolution. C'est la loi. Depuis Darwin. Ca peut changer. La pandémie l'a vivifiée. Elle vire au végétal et noircit. Ca fait un moment que je tourne autour, en flirtant, sans vraiment approfondir le thème, mais là j'y suis : je fais des fleurs. Comme j'ai fait et je fais encore, des Entrelacs, des Spirales, des Racines... etc. Donc Evolution fleurit.


Evolution en situation dans la cour de l'atelier, 2010

Evolution (et compagnie) dans la cour de l'atelier, 2020

6. Vous réalisez également du mobilier en céramique que vous avez présenté au Grand palais à l'occasion du salon Révélations il y a quelques années. Etait ce un nouveau virage dans votre carrière ?
En 2014, j'ai été présentée à la galerie May par une collègue céramiste -Valérie Lebrun- qui y travaillait alors. La galerie, spécialisée dans les Arts Décoratifs, s'adresse à une clientèle de décorateurs et d'architectes d'intérieur. Très intéressée par mes dernières sculptures de l'époque, les Entrelacs, elle désirait les adapter en pieds de lampe. D'abord perplexe, je devins pragmatique. En perçant l'objet j'avais la possibilité de le vendre mieux et plus cher que sur mes salons et expositions habituels. 
Puis j'ai fait des appliques. Lumineuses, elles étaient des lampes et pas lumineuses des... sculptures ? 
Puis toutes sortes d'objets et de meubles trouvant dans ce nouveau terrain  la possibilité de développer une infinité de vocabulaires formels. Ce fut un virage économique. Mes monumentales installations dans de superbes lieux du patrimoine ne me ramenaient pas un rond ou presque. Petit à petit, je découvrais un parallélisme possible entre la production artistique et l'argent. Mon art est ainsi devenu un... métier. J'ai appris à le pratiquer en parlant prix et commandes et en cherchant de nouveaux circuits. Financièrement rien n'est acquis mais artistiquement ce fut une manne.
Je me suis adaptée au monde de la décoration avec ses règles et ses opportunités comme je m'adaptais -et peux encore m'adapter- à un monument historique, un jardin, une forêt, une thématique. 
L'adaptation me permet de créer des oeuvres auxquelles, seule, je n'aurais pas pensé.  Et c'est une façon pour moi qui suis plutôt solitaire de découvrir le monde.


Assises pour les galeries Mélissa Paul et Victor Gastou, 2019

Applique et lampe Rubans, Galerie Mélissa Paul, 2020

Miroir Pétales, Galerie May, 2020


7. Quels sont vos projets ou réalisations en cours ?
Je suis très emballée par le dynamisme des nouvelles galeries qui me suivent, la galerie Melissa Paul à Nice et la galerie Yves et Victor Gastou à Paris à laquelle elle m'a présentée. Avec eux je vois la possibilité de faire vivre autant la "deco" que la "sculpture". Des galeristes qui vous donnent la possibilité de créer en toute liberté et qui assument leur rôle derrière. Melissa est tellement enthousiaste qu'avec elle je me transformerais presque en Geo Trouvetout. Avec elle et Victor je développe un ensemble de pièces, du mobilier à la sculpture,  issues de ma monumentale Evolution.
J'ai apprécié que la galeriste d'Appel d'Air à l'Isle-sur-la-Sorgue, me découvrant sur Instagram, enfourche son grand destrier -un break rempli de couvertures d'emballage- avec son fidèle compagnon -un molosse chien dont j'ai oublié le nom- et me fasse l'honneur de 1300km de routes pour venir dans mon atelier de campagne poser son regard, réactualiser d'anciennes inspirations et repartir avec sa petite collecte. Puis continue à me suivre.
Quand Chrystyna Salam vient prélever sa sélection ou me présenter une cliente, c'est un plaisir jubilatoire de parler avec elle puis d'entendre parler d'elle par des transporteurs remplissant des containers.
J'ai répondu à Clément Rosenzweig qui m'a contactée par Instagram. Ses télescopages d'objets, d'antiques a populaires, et la finesse philosophique de ses compositions virtuelles m'ont donné envie de le connaître. Dans mon oeuvre il a choisi mes Conques. Je pense que leurs spirales intérieures répondent à sa passion des escaliers en colimaçon. C'est une perspective infinie.
Je garde fidèlement à la galerie May des exclusivités en mobilier comme les tables Champignons que je fais évoluer à chaque commande.
Chacun ouvre des pistes. Avec chacun s'élabore un art différent. Je ne sais quels seront les avenirs de ces collaborations mais je leur suis reconnaissante de leur intérêt.
Evolution pousse.
D'autres séries émergentes restent encore secrètes.


Variations sur l'Entrelacs à l'atelier, 2020



www.agnesdebizet.fr/

lundi 13 avril 2020

Touret de père en fils.


Nous sommes le 13 Avril 2020 et vous ne sortez quasiment plus de chez vous depuis le 17 mars. Vous n'avez que ça à faire de nous lire et ça tombe bien puisque nous vous écrivons. Nous profitons de cette interminable pause pour faire un bond dans le passé et nous remontons jusqu'au 16 août dernier, date de notre rencontre avec Sébastien Touret.
Son nom vous évoque peut-être quelque chose puisque comme il l'indique, il est le fils de Jean Touret, sculpteur et designer des Artisans de Marolles de 1950 à 1964.


Exposition des Artisans de Marolles - Château de Blois, 1958.

Définition "Touret" : Outil qui sert à affûter des ciseaux et certains outils de sculptures nécessitant un tranchant parfait.

L'amour du bois chez Jean Touret date peut-être de la seconde guerre mondiale. Prisonnier en Allemagne pendant 05 ans, il est employé comme bûcheron apprenant ainsi le goût des arbres mais également celui des gens simples qu'il côtoie à cette période. Il en reviendra avec une nouvelle vision du monde.
Alors qu'avant la guerre Touret était employé dans une compagnie d'assurance, il change radicalement de voie. Il s'installe dans un petit village beauceron près de Blois. Il y ressuscite l'artisanat local en créant le groupe "Les Artisans de Marolles".


Table, chaises et tabouret vers 1960 - Artisans de Marolles.



Touret développe une esthétique simple et contemporaine tout en conservant les archétypes du mobilier rustique.
Un ébéniste, un vannier, un ferronnier et plus tard un céramiste combinent ainsi leurs savoir-faire sous la direction artistique de Jean Touret pour contrer la mode du mobilier standardisé et manufacturé, la mode du mobilier sans âme. 

Les Artisans de Marolles (Jean Touret sur le banc avec pipe et mini short)


Parallèlement Jean Touret s'oriente vers la sculpture sur bois. Il effectue tout de suite des oeuvres spirituelles monumentales et devient un grand créateur d'art sacré.

Au cours de son existence le groupe changera 3 fois de nom. Premier nom première époque avec  "Artisans de Marolles", deuxième nom deuxième époque avec "Artisans de Marolles et de Loir et Cher", le groupe initial est alors rejoint par un groupe de 5 artisans du Loir et Cher vous l'aurez devinez afin de faire face à la demande croissante et d'éviter également que certains ne travaillent dans leur coin "à la façon de". A cette occasion est d'ailleurs créé un label certifiant l'origine des pièces. Enfin, troisième nom troisième époque avec "Artisanat de Marolles" lorsque Jean Touret quitte la direction artistique pour se consacrer entièrement à sa sculpture. 
Notons qu'à aucun moment de son existence le groupe ne s'appelle "Atelier de Marolles" comme on peut lire à peu près partout aujourd'hui.

Lutrin en chêne  - Jean Touret.

Jean Touret dans son salon entouré de ses sculptures.

S'il est une rencontre décisive dans la vie artistique de Jean Touret, c'est celle d'avec le cardinal Lustigier qui aux différentes époques de sa vie sacerdotale lui demande des sculptures, retables, objets liturgiques et aménagements de lieux de culte. Durant plus de 30 ans Jean et le cardinal Lusitiger entretiennent une amitié rare qui nourrit un art religieux puissant et moderne.


Bas relief en chêne Les Demoiselles d'Avignon - Jean Touret.

A partir de 1970 Jean Touret n'officie plus seul. Son fils Sébastien décide d'apprendre la sculpture et le dessin auprès de lui. Ils ne cesseront ensuite de travailler ensemble. Pas étonnant donc que le travail de Sébastien évoque le travail de Jean puisque le travail de Jean est le travail de Sébastien qui est également celui de Jean. Vous nous suivez?


Croix en cuivre et croix de procession - Jean et Sébastien Touret.

Autel et chandeliers de Jean et Sébastien Touret. Notre Dame 
de Paris.(Détruits)

Sébastien et Jean Touret.

A la mort de Jean en 2004, Sébastien continue seul l'art sacré. Il réalise notamment l'autel pour l'église Sainte-Jeanne-de-Chantal à Paris. On trouve ce vieux proverbe dans l'ouvrage tout aussi vieux  La fleur des proverbes français (1853) "l'expérience des pères est presque toujours perdue pour les enfants". Pas chez les Touret assurément.


Autel en cuivre de l'église Saint-Jeanne de Chantal - Sébastien Touret.

Nous sommes entrés en contact avec Sébastien quelques jours avant de lui rendre visite sans trop savoir à quoi nous attendre. 
Nous découvrons sur place la multiplicité du travail de Sébastien Touret dont nous ne savions à peu près rien.
Une bienveillance émane des sculptures qui ponctuent le lieu de vie de Sébastien Touret. Des silhouettes protectrices sans visages mais pas sans âmes. 
Le Strict maximum pas croyant pour un sou, se laisserait facilement prendre au jeu.
Sébastien sculpte mais peint également. Le paysage est son sujet,  son prétexte  à peindre. Ses couleurs sont vives, son trait précis.

 Sculpture en bois bitumé et silhouette en cuivre - Sébastien Touret.

Ensemble de sculptures bois, zinc, cuivre. Sébastien Touret.

Sébastien Touret travaille d'abord le bois: chêne, pin, séquoia. Il le travaille à la tronçonneuse avec laquelle il met en évidence les creux et les pleins pour enfin voir apparaitre l'idée derrière la matière.
La recherche de l'oeuvre juste est pour Sébastien "le moment où l'on a plus envie de ne rien enlever et de ne rien ajouter. On ne sait jamais pourquoi, mais l'oeuvre à un moment se tient, même avec ses défauts".
Il travaille aussi le zinc, le cuivre.
L'oeuvre contraste avec le créateur. Une oeuvre brute, puissante face à son créateur tout en retenue mais avec un regard vif comme ont les enfants "si l'oeuvre est vivante, elle rayonne".

Sculptures en bois bitumé. Sébastien Touret.

Notre équipe passe ainsi un fort agréable après-midi en compagnie de l'artiste et de sa charmante épouse. Autant vous dire que ce fût compliqué lorsque le temps du choix fût venu.
Non pas de choisir entre Sébastien et son épouse mais de choisir entre toutes les oeuvres présentes, celle qui pourrait veiller sur nous.
Notre choix s'est porté sur une sculpture en chêne d'environ 190cm, évoquant les silhouettes présentent sur l'autel réalisé avec son père pour la cathédrale de Notre-Dame de Paris, malheureusement détruit lors de l'incendie de l'année dernière.

Sculpture en chêne. Sébastien Touret.

La sculpture de Sébastien Touret que nous craignions trop grande et  trop lourde pour les locaux du Strict Maximum est en fait surprenante de discrétion, présente mais surtout pas imposante.
Nous vous conseillons de visiter les sites cités ci dessous si vous voulez en savoir un peu plus sur l'oeuvre des Touret, et pourquoi pas puisque du temps vous avez, regarder ce petit film d'à peine une heure sur la relation de Jean Touret et de Jean-Marie Lustiger. Vous y verrez Sébastien d'ailleurs.
Le Strict Maximum vous occupe comme il peut.


Sources : 

mardi 4 février 2020

Martinez.



Au proverbe chinois qui dit "Qui porte des chaussures ignore la souffrance de qui marche pieds nus",  le Strict Maximum répond "qui marche pieds nus ne connait pas le plaisir de porter des souliers Martinez"


Les souliers Martinez ont choisi les locaux du Strict Maximum pour illustrer la collection Automne-Hiver 2019/2020, ce qui donne naissance à des images léchées et délicieusement surannées. 
C'est donc début juin que nous avons accueilli une équipe composée de son créateur Julien Martinez, du photographe Virgile Reboul et de la sublime Adeline Petit dont les belles gambettes vont à merveille avec notre moquette.













Vous constaterez que le décor sied parfaitement aux souliers Martinez et vice versa.
Si les souliers sont à l'honneur sur ces photos, ce qui semble à peu près normal, au Strict Maximum nous sommes ravis que quelques objets parfois leur volent la vedette.







Au Strict Maximum nous sommes enchantés de cette rencontre et du résultat. Les souliers Martinez semblent avoir été créés pour les lieux et pouvoir ainsi trainer négligemment sur le sol. Nous ne regrettons qu'une seule chose, chausser du 45.

dimanche 12 janvier 2020

"C’est inutile de venir, je n’ai rien à vous montrer"

La rétrospective Faites entrer l'infini sur Elisabeth Joulia s'est terminée il y a quelques jours. Le vernissage a attiré des centaines de personnes, la rue principale de la Borne était noire de voitures. L'occasion pour certains de découvrir le village ou d'y revenir après des années voire des décennies. Joulia a fait déplacer les foules. Le Centre Céramique Contemporaine a terminé l'année en beauté avec l'exposition star de sa programmation 2019 en 150 oeuvres en grès ou terres enfumées, une quinzaine de bronzes et des oeuvres graphiques. Revenons sur l'évènement avec celui qui en est à l'origine : Joseph Rossetto. Commissaire de l'exposition et auteur de la monographie consacrée à Elisabeth Joulia, c'est au travers de ses mots que le Strict Maximum commence l'année. L'occasion pour lui de revenir sur ce projet et les souvenirs du temps passer à la Borne avec la céramiste.



Quelle est la genèse de ce projet de monographie sur Elisabeth Joulia ?
Il arrive qu’à la découverte de certaines œuvres nous ayons le sentiment de faire corps avec elles : elles entrent dans nos vies et nous savons que leur présence nous accompagnera pour le reste de l’existence. Certains artistes ont ainsi ce pouvoir de nous procurer un sentiment de joie et de conférer à chacun de nous une dignité immense. L’art est parfois une victoire sur la vie, le temps et sur tout ce qui est détestable dans le monde. C’est ce que j’ai ressenti devant l’œuvre d’Elisabeth Joulia. J’ai eu très tôt le désir de m’ouvrir le chemin de sa vie intérieure. J’avais besoin d’exprimer avec des mots le cheminement de cette grande artiste, de témoigner de toute une vie de création. Quinze années après sa disparition rien n’avait été encore écrit. Il était urgent de lui rendre ce qu’elle m’avait donné. J’ai donc demandé à son fils, Grégoire Schneider, de me confier ses archives, ce qu’il a fait sans hésiter. Alors, a commencé un long travail de recherches et d’écriture, une expérience intense…





Parlez-nous de votre premier contact avec son œuvre ?
J’étais interne dans un lycée de Toulouse. J’ai quitté le lycée une après-midi sans autorisation et j’ai aperçu pour la première fois des œuvres d’Elisabeth Joulia dans la vitrine de la galerie At Home. La transgression peut être bénéfique ! J’ai éprouvé un sentiment de joie, un désir nouveau. Je me renseignais et découvrais dans des revues l’existence de La Borne et ses artistes mythiques, Joulia, Lerat, Mohy… Mon objectif a été alors de m’y rendre le plus rapidement possible. C’est ce que j’ai fait dès que je suis rentré à l’Université. J’étais passionné depuis toujours par la sculpture et la peinture. Mais les créations de Joulia, avec de l’argile, me touchaient profondément, une attraction sidérale m’orientait infailliblement vers elles.

Une visite chez Elisabeth Joulia à la Borne, à quoi cela ressemblait-il?
Pour ma part, je dirai d’abord le sentiment d’impatience que je ressentais au fur et à mesure que j’approchais et plus particulièrement lorsque je franchissais la voûte des arbres jusqu’à cette clairière occupée par le village. Après voir franchi le petit jardin clos à l’entrée de la maison endormie dans la verdure indomptable, il fallait agiter la cloche très fort. Un rouleau de papier et un crayon étaient destinés aux imprudents qui n’avaient pas averti de leur visite. L’accueil était toujours chaleureux. Il y avait aussitôt le petit cérémonial du thé dans la petite cuisine qui communiquait avec l’atelier. Joulia observait très attentivement le bol que le visiteur choisissait, parmi ceux présentés dans une grande coupe. C’était une manière de connaitre la personne qui lui rendait visite. Joulia avait un regard acéré, en profondeur, poétique sur les objets et sur le monde. Parfois ses propos pouvaient être acerbes mais elle était d’une fidélité sans faille avec les personnes qu’elle aimait. Elle préférait écouter, entendre les engagements de chacun, notamment ceux qui soignaient ou éduquaient les enfants et les adolescents. Elle ne s’exprimait jamais sur ses œuvres, sur le sens qu’elle leur donnait. Et ses propos étaient dénués de toute forme d’intellectualisme dont elle avait horreur. Joulia était d’une grande humilité sur son travail. Puis c’était le moment tant attendu de la découverte des nouvelles œuvres dans une petite salle attenante ou dans l’atelier. Les sculptures, les bols, les théières s’offraient d’un coup. L’émotion était forte. Le regard tentait d’embrasser tout à la fois… Il était difficile de ne pas repartir avec une œuvre dans ses bras ou au pire de la réserver. C’était une façon de se ressourcer. On repartait alors vers un autre horizon, un horizon ouvert.

Photo prise à Rome en 1953 - Archives photographies Joulia

Dans son atelier, la Borne, 1951 - Archives photographies Joulia 

Photo prise au Maroc en 1956Archives photographies Joulia

Avez-vous une anecdote sur vos rencontres avec elle à nous raconter?
Ma première rencontre avec elle qui n’a pas eu lieu. Alors que j’étais étudiant, je passais un mois au château de Ratilly. Je voulais découvrir La Borne et voir à tout prix Joulia. Lorsque je l’ai appelé d’une cabine téléphonique près de sa maison. Elle m’a dit sèchement: « C’est inutile de venir, je n’ai rien à vous montrer ». Je suis reparti et l’hiver suivant, j’ai acheté deux magnifiques sculptures en grès blanc, à la galerie Jacqueline Blanquet à Paris. J’étais alors un sportif quasi professionnel et avec l’argent que je gagnais, j’achetais des sculptures. Qu’un footballeur lui achète des œuvres, cela a fait beaucoup rire Joulia. Elle m’appelait alors « L’homme à la moto » sans doute à cause de mes cheveux longs car je n’ai jamais eu de moto. Puis nous sommes devenus amis et je suis allé la voir plusieurs fois par an jusqu’à sa disparition.

Revenons à la monographie, vous avez eu accès aux archives pour la réaliser, qu’est ce que vous y avez découvert que vous n’aviez pas perçu lors de vos rencontres avec la céramiste.
J’ai été surpris par l’importance de l’œuvre céramique, graphique et poétique. J’ai découvert la vie intérieure d’une artiste, une vie d’ascète, une quête spirituelle qui rythme le renouvellement permanent de ces œuvres. Une douleur qu’elle exprime dans les poèmes, les brouillons de lettres, les fragments de journaux, cette douleur qui est toujours là autour d’elle. Elle ne sait pas si elle lui appartient, mais elle est là. J’ai découvert une belle jeune fille passionnée par la peinture, la sculpture, par la photographie, par les voyages et par la nature. Les archives gardent la mémoire de la quasi intégralité de ses créations, le plus souvent photographiées par elle-même. Durant toute sa vie, Joulia recherche une forme de vérité dans l’univers, qu’elle voit toujours en mouvement, dans un rythme sans trêve, comme celui de la mer. Son énergie – l’énergie est l’affaire de sa vie- rejoint celle de l’univers,  en une respiration profonde. Elle en perçoit les signes, qu’elle traduit dans ses œuvres. C’est sa façon d’espérer, d’avancer dans sa vie, d’avoir foi au présent. Les formes qu’elle crée suivent cette quête. Joulia cherche toujours des formes nouvelles, elle refuse de s’enfermer dans son savoir. Et ce moment de création est aussi celui du déséquilibre, durant lequel elle se dépasse pour trouver toujours quelque chose de nouveau. C’est sa vérité.

Comment s’est passé ce « retour à la borne » de l’œuvre de Joulia par le biais de l’exposition au CCC?
Le temps de la rétrospective est venu à la fin de l’écriture du livre. Il fallait réunir un ensemble d’œuvres qui permettent de suivre son parcours, sans qu’il n’y ait de manque majeur. Certaines sculptures sont à l’étranger et notamment aux Etats-Unis. Néanmoins, le nombreux public qui s’est déplacé à La Borne a trouvé que les pièces enfin réunies étaient très représentatives, impressionnantes, surprenantes, émouvantes. Pour ce qui me concerne, j’étais heureux du regard des anciens de La Borne, des amis de Joulia et de l’émotion partagée.





La monographie de l'exposition Joulia -Faites entrer l'infini- écrite par Joseph Rossetto est illustrée d’un grand nombre de photographies et de documents qui couvrent la vie et l’œuvre de l’artiste. C'est l'unique ouvrage existant à ce jour sur Elisabeth Joulia. 
Il est disponible au Centre Céramique Contemporaine de la Borne (et par correspondance) et dans les galeries Prisme et Terres d'Aligre à Paris.



Photos 1 et 3 de l'article: Joseph Rosetto